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IMPRIMER Dernière mise à jour: 18/11/2011
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« Le premier dealer est toujours un pote »

 

Camel, animateur de Lover Pause, ne connaît pas de toxicomane heureux. Et il sait qu’au bout du compte, il y a une seule chose à affronter dans la vie. C’est la vie.

 

«Ici, on ne juge personne. Nous ne sommes pas des flics. » Avec deux autres personnes, Camel Guelloul, 32 ans, tient la permanence de Lover Pause, deux après-midi par semaine dans le pôle santé-environnement de Kerigonan, à Saint-Martin (Brest). C’est ici que des toxicomanes viennent échanger des seringues, mais aussi faire une halte, boire un café, laver le linge. Et, s’ils le souhaitent, se confier.

 

À travers son histoire, Camel, ex-toxicomane, fait le poids face à d’autres toxicos. « Quand j‘ai pris conscience que j’étais au bout du rouleau, je suis allé voir Aides. Et là, j’ai rencontré des gens qui m’ont écouté. Sans me juger. J’avais trouvé un espace où j’existais en dehors des produits. » Quelques années plus tard, Camel s’est vu confier la permanence de Lover Pause. Précision : ce nom est le revers optimiste d’overdose.

 

« Mes potes tombaient comme des mouches »

« Je suis ici parce que je m’en suis tiré et que je n’ai pas eu envie de voir mes potes tomber comme des mouches. Lover Pause existe avant tout pour réduire les risques. Il y a des seringues, des pailles, des aiguilles. En prime, on dialogue, on informe. In-for-mez-vous ! C’est essentiel. Car l’ignorance augmente la vulnérabilité. » Quand il va dans les écoles parler de la drogue, Camel est direct. Sans complaisance. Ce qu’il dit aux jeunes, sans ambages : « Les dealers ne sont pas ceux que vous croyez, les durs qui jouent dans les séries américaines. Généralement, il s’agit d’un bon pote qui deale pour se payer sa propre consommation. Le scénario est toujours un peu le même. Le pote, il te dit : c’est génial, ce truc, tu verras, tu parleras mieux avec les filles, tout çà. On ne se méfie pas, d’autant plus qu’il fait tout pour vous présenter le produit sous son meilleur jour. Jamais, il ne vous parlera des inconvénients. Et encore moins, du premier, du plus dangereux de tous, le risque de dépendance. »

Quand il va dans les écoles, Camel n’a qu’à raconter son histoire pour – peut-être – convaincre. Enfance dure. « À l’école, on me traitait de bâtard. J’entendais les autres parler de leurs vacances avec leurs parents. Moi, j’étais à mille lieues de tout çà. L’adolescence ? Zappée. J’ai perdu mon père à treize ans dans un accident de voiture. Il restait ma mère et mes trois sœurs. À quatorze ans, je suis devenu apprenti mécanicien auto. Pour rentrer de l’argent à la maison. Pour me remonter, j’ai vite tapé dans l’armoire à pharmacie de la maison. Et puis je me suis aperçu que le whisky avec les médicaments, cela faisait encore plus d’effet. C’était le début de l’escalade. Je me suis mis au shit. »

 

« La vie tournait, moi, je ne tournais plus »

« Plus les jours passaient, plus j’en prenais. Jusqu’à dix à quinze grammes par jour, ce qui représentait une belle somme. J’étais devenu hyper compulsif avec le cannabis. Je prenais des bang, pour avoir un effet plus fort. Je prenais de l’alcool aussi. À dix huit ans, j’ai fait un sevrage. Par la suite, c’est ce qui se passe pour tout le monde, j’ai toujours recherché cette première sensation. Pour m’en rapprocher, j’augmentais sans cesse les doses. Et puis, au détour d’un chemin, je suis tombé sur un produit qu’on appelait « la marron ». C’était de l’héroïne, mais ce n’est pas ainsi qu’on me l’avait présenté. Il y a quinze ans, c’était tabou. Aujourd’hui, on en trouve beaucoup plus, et cela coûte deux fois moins cher qu’à l’époque. Mes cinq grammes d’héro, je les prenais en trois jours… Je descendais, je descendais. Je me faisais peur. J’évitais les miroirs. C’était plus simple. Jusqu’au jour où une prise de sang vient rendre la monnaie sous la forme de l’hépatite B et l’hépatite C. Jusque là, je me disais : moi ? J’arrête quand je veux ! Là, j’ai pris conscience. Pendant des années, je me disais : demain, j’arrête. Mais la dépendance était là. Je voyais que la vie tournait, et que moi, je ne tournais plus. Dans le squat où j’étais, nous étions huit héroïnomanes. Six sont morts : trois du sida, trois d’une overdose. Le septième est malade du sida. » C’est cette réalité-là, brutale, que Camel livre aux jeunes. Il n’y a pas besoin d’en rajouter quand la réalité dépasse la fiction. « Sur les huit que nous étions, je suis le seul qui tienne debout ». Les hépatites, il faut les surveiller comme le lait sur le feu, mais çà va. Camel est parfois fatigué. La note, il l’a aussi payée par la prison. « Quand il vous faut près de 150 euros par jour pour avoir votre dose, forcément, vous dérapez. »

 

« Si j’ai pu en convaincre un seul… »

« Voilà, je dis simplement aux jeunes ce qui m’est arrivé. Et puis je leur pose deux questions. La première : Connaissez-vous quelqu’un qui aurait un vrai problème avec le cannabis ? Ils lèvent tous le doigt. Je leur dis que ce n’est pas le produit qui fait le toxico, c’est l’usage. Je ne fais aucune distinction entre l’héroïne et l’alcool. Deuxième question : Qui peut me dire ici que ce qui m’est arrivé ne lui arrivera pas ? Et là, pas un doigt ne se lève. Je leur réponds : Ok, on s’est compris. Excusez-moi d’avoir plombé l’ambiance. Deux mois après, Camel retourne les voir. « Je leur dis de noter, en quatre lignes, ce qu’ils ont retenu de mon premier passage. Puis, je passe une seconde fois, un an après. C’est sûr, le message est imprimé dans le cerveau. Maintenant, qu’en feront-ils ? Nul ne le sait. Mais si j’ai pu, en leur parlant, convaincre une personne sur trente, je serai heureux. Si je peux empêcher un seul jeune de prendre ces produits, je n’aurais pas gâché ma vie. C’est pour le petit pourcentage qui s’en sortira que je me lève chaque matin… Mon vécu de toxico n’engage que moi. Mais depuis le temps que j’en vois, à Lover Pause ou ailleurs, je l’affirme en toute connaissance de cause : je n’ai jamais rencontré de toxicos heureux ». Mon constat aujourd’hui est celui-ci : « J’ai passé seize ans à essayer d’oublier ce que de toute façon, j’ai du affronter quand même au bout du compte : la vie. »

Monique Férec

 

 

Quatre produits à ne pas essayer

« Je dis aussi aux jeunes : il y a au moins quatre produits qui ne s’essayent pas. Même une seule fois : l’héroïne, la cocaïne, le LSD, et l’ecstasy. Oui, l’ecstasy. Ce truc-là, c’est la roulette russe. Huit cachets sur dix ne sont pas de l’extasy, mais des produits totalement malsains, issus entre autres, des traitements vétérinaires… Ces produits, d’entrée, sont des pièges. Fuyez ! »

« À Lover Pause, le règlement est clair. Pas de trafic, ni de violence. L’alcool est un problème. Certaines jeunes boivent énormément. Récemment, le lieu a d’ailleurs été fermé quelques jours à cause de cela – il a rouvert depuis. Ici, les toxicomanes peuvent venir parler, chercher des solutions. Il n’y a aucune obligation. Nous ne sommes pas là pour qu’ils arrêtent, mais qu’ils restent en vie. Mais ils savent qu’ils peuvent parler. Il faut que cela vienne d’eux. Après le sevrage physique, il y a le sevrage psychologique. Plus long à se mettre en place. Il faut une certain force intérieure, ou une passion pour quelque chose. » Camel, pour sa part, a choisi les motos…

 

Lover Pause est ouvert les lundis et vendredis après-midi, de 14 h 30 à 17 h 30. Tél. : 02 98 80 41 27. Camel n’est pas seul. Son équipe comprend deux autres personnes. Le lieu est géré par Aides, avec le concours de la Ville de Brest, qui a son service santé environnement à proximité.

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